
Des Gens de Mer, doublement et injustement oubliés
Depuis quelques années, des marins inscrits maritimes, s'agitent et relancent régulièrement par des courriers ou des motions lors des Congrès d'associations maritimes des demandes de validation de leur temps passé en Algérie pendant « les évènements ».
En effet on peut maintenant oser qualifier de Guerre et non plus jésuitement, d'Actions de Maintien de l'Ordre, les « Évènements » qui ont mobilisé et même fractionné la jeunesse française et leurs parents durant plusieurs années. C'était nos meilleures années parce que avant nous étions jusque là, jeunes et insouciants avant de pénétrer d'un coup comme on rentre dans un tunnel dans la crispation, l'incertitude, et même ont peut l'affirmer, avec des doutes sérieux sur la longévité de notre vie, préférable cependant à l'inquiétude de rester vivants mais horriblement déchiquetés.
Les membres de plusieurs Administrations conséquentes ont donc ces dernières années bénéficié pour leur retraite du doublement de leur temps passé en Algérie. Fort logiquement, les Inscrits Maritimes ont aussi demandé à bénéficier des mêmes avantages. Hélas, il paraît que nous avons un Régime Spécial qui nous interdirait d'en bénéficier également.
Notre Ministre déléguée actuelle, Mme Kociusko-Moriset en charge de nos intérets a reçu maints courriers, dont nous avons l'assurance qu'ils ont été retransmis à d'autres Ministres, habilités pour adapter notre régime à cette mise à jour. C'est là que nous buttons sur le temps qu'on prend en impatience car on nous lanterne et maintenant on prétexte des Élections et d'autres arguments tout aussi fallacieux pour finalement masquer la réalité. Il n'y a plus d'argent ! Cependant, des sous on en a bien sû en trouver et en quantité suffisante pour soigner ceux des grandes Administrations qui en bénéficient depuis déjà longtemps.
Cela n'apporterait probablement pas un pactole mais le gros paquet des attributaires, en train de disparaître en queues de rats, sont des gens des petites catégories (indice de la retraite) qui ont justement besoin de ces suppléments et qui de surcroît les ont mérité parce que les petits; les sans grades, ont pris des risques et se sont dépensés sans compter. Trop modestes, n'ayant pas la facilité ou les moyens d'expression, ils n'osent pas maintenant demander et cela est bien escompté.
En effet en Algérie, et comme à Dixmude en 1914, les Inscrits Maritimes représentaient plus de 50% des Fusiliers Marins qui avaient surpris et émerveillé toute la France et la Belgique, en stoppant l'offensive Allemande et en résistant héroïquement, sauvant de l'occupation pour toute la durée de la guerre une partie de ce petit pays.
Les Belges n'ont jamais oublié cela. Les fusiliers marins sont régulièrement invités aux commémorations et si en remontant l'Escaut vers Anvers on dit au Pilote qu'on a servi dans les Fusiliers Marin Français, il nous considère comme encore meilleur que Rambo.
On s'était aperçu que ces fusiliers que les Allemands appelaient au début « des jeunes filles en pompons rouges » n'avaient pas de Drapeau. En conséquence ils ne pouvaient pas recevoir de distinctions, un comble ! Pierre Loti, l'écrivain et Officier de Marine, avait pris gain de cause et écrit dans les journaux « Mais qu'on le leur donne le Drapeau à ces braves, et même qu'on pourrait y accrocher la Croix !». Ce fut fait. Le Président Poincaré s'est déplacé à Dunkerque pour leur donner un Drapeau.
Actuellement, après les deux guerres mondiales, c'est le 2ème Drapeau le plus décoré de France. Les Fusiliers Marins étaient à Koufra et à Bir Hakeim avec Leclerc et la 2ème DB. Pour la première fois on arrêtait l'Africa Corps du Maréchal Rommel et par des français. Dans ses Mémoires de Guerre le Général de Gaulle, félicité par le monde libre, écrit qu'il en avait pleuré des larmes de joie et d'orgueil. Les Fusiliers Marins étaient à la libérations de Paris et de Strasbourg, puis malgré les ordres de repli stratégique formellement reçus des Américains, à la défense de l'Alsace lors de la contre-attaque Allemande, évitant le retour des Allemands et les terribles représailles sur la population. Ils étaient aussi à prise du nid d'Aigle d'Hitler à Berschtagaden. Enfin les seuls français qui ont courru à l'aube du 6 Juin 1944 sur les plages du débarquement de Ouistreham étaient aussi des Fusiliers Marins Commandos Marines.
En Algérie, les Inscrits Maritimes abondés aussi des jeunes Ostréiculteurs qui avaient pris beaucoup d'extension, l'emportaient sans conteste (peut être à plus de 80%) par rapport aux jeunes engagés ou à l'encadrement expérimenté des cadres de carrière.
Par ailleurs les « Inscrits » comme on les appelait, étaient déjà préparés par leurs quelques années de navigation déjà effectuées. Hommes de devoir ce n'était pas eux qui arrêtaient les trains les conduisant vers Marseille ou Toulon pour rejoindre l'Algérie, pourtant ils savaient qu'ils partaient pour 14 mois sans permission (c'est à dire 2 mois de formation à Siroco et 12 mois d'affectation sur le terrain).
Tous avaient navigué au moins 3 ou 4 ans et s'étaient habitué aux longues séparations familiales ou sentimentales sans courrier. C'était sans aucune comparaison avec ceux qui revenaient chez eux tous les soirs. Par ailleurs pendant cette navigation de « Novice » pour les débutants ou « Matelot légers » comme on appelait ceux qui avaient dépassé 18 ans, ils avaient rencontré des situations de mauvais temps, de brumes, d'avaries, de désarrimages où ils pouvaient craindre pour la flottabilité de leur navire et même pour leur existence. Cela n'arrive jamais à terre où les immeubles ou ateliers ne risquent pas, ou très peu, de s'effondrer sur eux durant leur travail ou de les entraîner dans les abîmes liquides. En mer c'est un risque patent, puisque comme il y a encore quelques années les Mineurs maintenant disparus, les Marins restent toujours de nos jours seuls exclus de la statistique des accidents annuels. Il paraît qu'ils fausseraient les normes. Alors on les supprime du tableau. Ceci est rigoureusement exact. Quelle bonne idée n'est ce pas ?
Elle était déjà connue sous une autre forme dans l'Antiquité ou Anacharsis, contemporain de Platon à qui certains attribuent par erreur cette phrase, disait « Il y a 3 sortes d'hommes, les vivants, les morts et les gens qui vont sur la mer, et encore ceux ci ne sont-ils séparés de l'éternité que par l'épaisseur d'une planche de bois ».
Il y a quelques années, lors d'un Congrès des Pensionnnés, le Directeur de l'ENIM de l'époque (Etablisement National des Invalides de la Maritime) avait déclaré en réponse à des demandes de validation du temps de guerre que « les Marins n'avaient rien risqué sur leurs navires et qu'en conséquence ils n'auraient droit à rien ». Envoyez c'est pesé !
Avec lui le seul risque assumé, était comme on le devine aisément, celui de n'avoir jamais gain de cause. Dans « Le Demi Soldier » bulletin de liaison des Pensionnés de la Marine, j'avais pris connaissance de cette tirade et mon sang n'avait fait qu'un tour. Il paraît qu'éberlués, aucun des présents n'avait eu la présence d'esprit ou l'audace de protester.
Sans aucune illusion je vais essayer de restituer ce qui me paraît être la vérité. Parce que cette diatribe était je le crois très habilement lancée. C'est une technique bien connue de dialectique. On sort une énormité sur laquelle tous se concentrent et par ce tour de passe-passe on escamote l'essentiel et principal objet. Dans le cas présent il s'agissait d'écarter du sujet des discussions, les Fusiliers-Marins qui étaient des milliers et les seuls combattants de la Marine Marchande et de la Pêche à risquer leur vie, ce que ne pouvait aucunement ignorer le Directeur de l'ENIM dont le personnel tenait et tient encore scrupuleusement à jour, les décès sur l'État Général des Services de chacun des Inscrit. Je vais donc continuer d'en parler.
Pendant les 6 mois de formation des EOR Fusiliers-Marins Commandos à Siroco nous avions fait un petit stage d'une semaine à bord du Fantassin, un des nombreux patrouilleurs côtiers qui surveillaient les côtes d'Algérie. Nous avions aussi déjà fait 2 ou 3 opérations dans les Djebels pentus et les fôrets du Sud Algérois sous le soleil ardent de l'Été 1959. Le terme de comparaison avec les marins d'un navire de guerre ne s'appliquait pas, sinon le désagrément du roulis d'un bord sur l'autre qu'on avait découvert à bord de si petits batiments où nous étions entassés les uns sur les autres. A vrai dire ils ne risquaient que le mal de mer, ou de glisser en grand uniforme blanc sur le planchon en descendant en escale à terre. Je pense qu'aucun d'eux n'a jamais vu la figure d'un rebelle. Pour être juste, ils ont quand même arraisonné, sur renseignements des Services Secrets, plusieurs navires transportant des cargaisons d'armes et munitions pour l'ALN.
Appelés au Service Militaire dans la marine, les Inscrits passaient 1 à 2 mois d'incorporation à Hourtin dans les Landes. Ensuite avec une cadence bi-mensuelle, ils rejoignaient à raison de 2 à 300 marins par fournée le Centre d'Instruction des Réserves (CIR) au Centre Siroco à l'autre pointe de la baie d'Alger pour 2 mois de formation intense, suivie d'une opération grandeur nature dans les monts de l'Algérois avant de les affecter dans les postes de la DBFM (Demi Brigade des Fusiliers Marins) ou encore dans les Compagnies de Protection (CP) des ports du littoral.
Les affectations étaient évidemment variées, le sort jouait beaucoup. Pour les Aspirants, futur Officiers, c'était différent. Nous avions le droit d'exprimer nos préférences au choix selon notre rang dans les résultats de fin de cours, Quelquefois on les écoutait. Par exemple j'avais demandé d'être affecté dans un poste de première ligne et aussi de m'occuper d'une population. Il n'y avait qu'un seul poste réunissant à la fois ces désidératas. Je l'avais obtenu.
Affecté à Tizza PC et Poste principal de notre 35ème Compagnie j'étais Chef de Section puis plus tard Commandant par intérim de deux Postes (Les Perdreaux et Port Say qui encadraient Tizza, j'y remplaçais pendant leurs congés les titulaires de carrière).
Affecté à Tizza PC et Poste principal de notre 35ème Compagnie j'étais Chef de Section puis plus tard Commandant par intérim de deux Postes (Les Perdreaux et Port Say qui encadraient Tizza, j'y remplaçais pendant leurs congés les titulaires de carrière).
Tous les postes de la 35ème Compagnie étaient en première ligne. C'est là que j'ai apprécié les « Inscrits » dans un autre registre qu'à bord. J'ai acquis un très grand respect pour ces « jeunes ». Je pouvais les appeler ainsi puisque j'étais sursitaire, donc plus âgé, et ils savaient que j'étais Lieutenant au Long Cours aux Chargeurs Réunis, puis je jouais souvent au Foot au Ping Pong ou au Volley avec eux.
J'étais ulcéré par ce jugement du Directeur de l'ENIM sur les Inscrits. Certes il était probablement en mission ordonnée de refus. Sans doute n'avait-il pas complètement tort concernant les marins embarqués ? Mais bien que ce ne soit pas à lui d'accorder ces demandes de validation, je lui reproche que les appelés Fusiliers Marins soient tous passés, ni vus ni connus, à la trappe de la moindre considération. Ils n'existaient pas, donc pas de problèmes !
On retrouve la même forme de pensée que j'ai décrite pour les accidentés de la mer, « ceux là nous gênent, accablent les statistiques, alors on les fait disparaître du tableau ». Les Fusiliers Marins de l'ENIM qui étaient à la longue plusieurs milliers, parce qu'il fallait occuper le terrain, sont probablement devenus à leur tour une espèce gênante qui pouvait coûter cher et par là même, créer un problème. On a jeté un voile sur eux. En tous les cas c'est mon impression et le résultat Officiel parle de lui-même.
Pourtant ils risquaient leur vie nuit et jour, puisqu'on faisait des patrouilles à pieds ou en blindé toutes les nuits le long du Barrage électrifié et miné. Le jour, nous patrouillions aussi dans le no man's land, espace interdit de plusieurs kilomètres entre le Barrage où se trouvait la ligne de notre chapelet de Postes posés sur des hauteurs en retrait de la frontière, matérialisée par l'Oued Kiss. C'était l'espace des pièges, des mines et des embuscades. En extrême bout de ligne, loin de tout secours immédiat et de renforts à cause d'une route facile à bloquer, il y avait Port Say le bout de la route puis les postes de Tizza et des Perdreaux qui ont été les deux seuls violemment attaqués, les autres ont été aussi, certes tous souvent harcelés, mais sans la même ferme volonté de les investir. Ils voulaient prendre un poste à cause du retentissement mondial que cela aurait occasionné et nous n'avions pas l'intention de leur donner ce plaisir.
Alors, on ne risquait parait-il rien ? Mais on s'est battu en pleine nuit dans la cour de Tizza où ils avaient subrepticement pénétré et où un Premier Maitre (Adjudant) qui sortait les armes à la main pour combattre a reçu une balle dans la tête, tué net en franchissant sa porte. Puis aux Perdreaux, les rebelles avaient lancé encore de nuit, une attaque massive dont les plus avancés ont été stoppés de justesse par des tirs croisés dans le dernier barbelé à seulement 3 mètres du mur d'enceinte. Les autres poste voisins et l'artillerie pourtant si efficace ne pouvaient plus les secourir sans les toucher aussi par des éclats. Un Second Maître (Sergent) percutait ses grenades à fusil en les tapant sur le sol et les jetait par dessus le mur d'enceinte. C'était presque les « dernières cartouches » avant le corps à corps à la baïonnette. Heureusement qu'ils ont enfin fléchi et se sont repliés avec de grosses pertes.
Puis on oublie facilement aussi un drame peu reluisant dont la photo de l'ambulance éventrée a pourtant fait la une de tous les journaux français. La route frontalière Algérie passait à une centaine de mètre, peut être moins, du Kiss, la rivière frontière. L'ambulance de notre 3ème Bataillon a été bazookée, presque à bout portant, tuant Chauffeur, Infirmier et les deux blessés qui se croyaient sauvés. Tirer sur une ambulance en plein jour, quelle honte ! Il faut oser le faire d'autant qu'on soignait toujours les prisonniers blessés aussi bien que les nôtres.
Je voudrais terminer en citant la mémoire de deux de mes camarades, Officiers eux aussi des Chargeurs Réunis, et morts tous deux au combat. L'Enseigne de Vaisseau AMOURETTE ancien élève comme moi de l'école préparatoire de Kersa (Ploubazlanec) et l'Aspirant Mathieu DE BOISSAC un Bordelais, mort trois semaines seulement après nous avoir relevé en Octobre 1960. Heureusement que leurs parents n'ont pas entendu dire que leurs enfants ne risquaient rien. Sinon de quoi seraient-ils morts ?
C'est la lecture du « Voltigeur », bulletin de liaison N° 31 de Septembre 2011 de l'Amicale des Fusiliers Marins et Commandos de Lorient qui m'a décidé à écrire enfin ces lignes. En effet, Mr Jean COULIN, ancien Infirmier des Commandos Marine a relevé tous les noms et le nombre des Fusiliers-Marins ou Commandos morts au combat en Algérie. Je pense qu'on leur doit cela surtout quant on minimise ou qu'on nie leur valeur et leur sacrifice. Dans le très émouvant musée des Fusiliers-Marins de Lorient, chacun des disparus a sa plaque de laiton gravée avec son nom, son grade et placée dans l'ordre chronologique à la date de son décès.
Voir en P.J. ci-dessous qu'il y a eu 225 Marins, Officiers Mariniers, ou Officiers morts au combat. Parmi eux 154 de la DBFM qui accueillait les « Inscrits » auxquels on peut ajouter quelques autres des Compagnies de Protection ou du Centre Siroco. Le nombre des « Inscrits Maritimes» tués doit ainsi avoisiner au minimum la centaine sinon plus. Les autres pouvaient être des gens « de carrière ». Et encore, je fais grâce des blessés bien plus nombreux que les décédés et qui en souffrent peut être encore. On ne peut pas faire de comparaison de comptabilité morbide mais c'est bien au delà de nos pertes d'aujourd'hui en Afganistan.
Durant la guerre de Sécession, un Général Nordiste faisant quotidiennement les compte des pertes écrivait OK sur son registre, abréviation de Zero Killed quand il n'avait perdu personne. Ce sigle est ainsi arrivé chez nous sans qu'on connaisse l'origine militaire lointaine de cette abréviation maintenant bien installée chez nous.
Hé bien pour les marins embarqués en SURMAR (Surveillance Maritime), certes tous de bonne volonté et déterminés et qui ont bien « donné à manger aux poissons », ils ont eu Zéro Killed durant toute la guerre d'Algérie. C'était le prétexte avancé par le Directeur de l'Enim pour clore tout net l'examen de la question de validation des Fusiliers Marins. Il a quand même un sacré estomac et pas beaucoup de remords.
Alors est ce qu'on va modifier enfin notre régime pour en faire bénéficier quelques Français braves?
Heureusement qu'on ne risquait rien, n'est ce pas, sinon combien aurions nous eu de morts ?
Commandant Robert LARROSE
Officier de Fusiliers Marins
Chevalier de la Légion d'Honneur
Croix de la Valeur Militaire
Croix du Combattant Volontaire
Officier de Fusiliers Marins
Chevalier de la Légion d'Honneur
Croix de la Valeur Militaire
Croix du Combattant Volontaire
votredocument.doc
Nouvelle écrite par Robert Larrose le 16 Février 2012


Bonne année pour tous, et que les marins se.....débrouillent
Nous avons tous suivi les évènements dramatiques de l'échouage le 16 Décembre dernier lors de la tempête Joachim près de la ria d'Étel du TK BREMEN.
Chacun y est allé de son opinion, il aurait dû faire ceci ou ne pas faire cela ! Nous avons tous revisité des souvenirs semblables où nous avons eu un peu de chance ou pris les bonnes décisions.
Peu de personnes ont évoqué les transes des 19 membres d'équipage qui faisaient ce qu'ils pouvaient dans cette furie de temps et qui eux aussi s'en souviendront longtemps. Peut être aurait-il pu rester amarré au quai? Des enquêtes le diront.
Peu de personnes ont évoqué les transes des 19 membres d'équipage qui faisaient ce qu'ils pouvaient dans cette furie de temps et qui eux aussi s'en souviendront longtemps. Peut être aurait-il pu rester amarré au quai? Des enquêtes le diront.
A l'occasion des voeux de Nouvel An, j'ai longuement parlé avec mon collègue Sylvestre CHARLOT, ancien collègue de Kersa et surtout ancien Commandant puis Pilote et Commandant de Port en Afrique, archétype du vrai marin Bigouden avec l'allure crachée d'Ernest Hemingway et par ailleurs aussi membre de notre Association du Mérite Maritime BSV. Nous sommes aussi tous deux fiers d'être les deux seuls marins français décorés du Mérite Maritime Gabonais.
Comme c'est un lecteur des quelques nouvelles de notre site, il m'a confié le récit d'une aventure similaire qu'il a vécue par mauvais temps entre La Pallice et Brest. Au travers de son récit qui suit, on sent qu'ils en ont aussi "bavé" et qu'ils se sont remué. Malgré le vent sa grosse voie a dû porter !
Une traversée de La Rochelle à Brest en Décembre 1964
Je n'ai pas terminé mes congés mais la C.A.T.M me demande de rejoindre La Rochelle où le « Gigéri » vient de sortir de cale sèche. J'ai neuf mois de société et c'est déjà mon troisième bateau à la « boite » . C'est le rôle des plus jeunes de remplacer les collègues « en pied » sur leur navire, le temps de leurs congés et je ne m'en plains pas.
J'arrive à bord le samedi 5 décembre, mon épouse m'accompagne. Je fais la connaissance de mon armateur Emile Siadous et du Cdt Erdeven que je remplace. Erdeven est le plus ancien Commandant de la société et je devine une bonne complicité entre lui et « Mimile ».
En début d'après-midi, l'agence Le Bouteiller me fait parvenir un fax venant du siège de la Cie à Marseille, me demandant de rallier Brest le plus vite possible: « nous serions en concurrence pour un affrètement », un chargement de charbon à destination de Saint-Malo.
La météo n'est guère alléchante mais je décide d'appareiller le soir même, dès que possible après 19H00. Mon patron semble étonné vu le mauvais temps annoncé.
Je lui présente le fax en lui disant : « -donnez-moi votre accord et je reporte le départ à demain»… Il sourit : J'ai compris… De toute façon, même sans sa présence et sans aucun état d'âme de ma part, nous aurions appareillé.
Je lui présente le fax en lui disant : « -donnez-moi votre accord et je reporte le départ à demain»… Il sourit : J'ai compris… De toute façon, même sans sa présence et sans aucun état d'âme de ma part, nous aurions appareillé.
Le « Gigéri » (ancien nom de Didjelli en Algérie), construit à Bolnes en Hollande en 1947, est un navire caboteur de 499tx, 60 mètres de long 9,20 de large, 780 t de port en lourd, moteur 2 temps 700cv, vitesse donnée pour 11 nœuds( par temps calme et vent arrière !). Il a été acheté en 1958 pour caboter le long de la côte algérienne. Armé par 10 hommes d'équipage.
Le Gigeri, petit caboteur qui en a vu beaucoup
En supplément de l'effectif, nous avons à bord, 3 épouses dont l'une enceinte et un bébé. Je laisse à terre un matelot de Kérity-Penmarc'h qui rejoindra le bord le Lundi matin à Brest.
En effet 213 milles environ, nous séparent de Brest et à 9 nœuds de moyenne nous devrions être à Brest le dimanche dans la soirée. Débarqué rapidement le pilote en petite rade aussitôt sorti du sas franchi portes ouvertes. Le vent est au SW, 5 à 6 Beaufort. Nous décidons de passer par le Pertuis-Breton, au moins naviguerions-nous, pour un certain temps, à l'abri de l'Ile de Ré.
Passé cet abri aléatoire, le bateau n'avance plus. A chaque coup de tangage, l'hélice sort de l'eau annihilant ses efforts. Le relèvement du feu du phare des Barges des Sables d'Olonne, situé en mer, à l'Ouest des Sables d'Olonne sur le rocher de la Grande Barge, feu rouge à 2 éclats toutes les 10 s, portée de 13,5 milles, reste désespérément le même depuis 06H00 du matin. Tant de temps pour parcourir seulement 36 milles sur le fond !
En effet 213 milles environ, nous séparent de Brest et à 9 nœuds de moyenne nous devrions être à Brest le dimanche dans la soirée. Débarqué rapidement le pilote en petite rade aussitôt sorti du sas franchi portes ouvertes. Le vent est au SW, 5 à 6 Beaufort. Nous décidons de passer par le Pertuis-Breton, au moins naviguerions-nous, pour un certain temps, à l'abri de l'Ile de Ré.
Passé cet abri aléatoire, le bateau n'avance plus. A chaque coup de tangage, l'hélice sort de l'eau annihilant ses efforts. Le relèvement du feu du phare des Barges des Sables d'Olonne, situé en mer, à l'Ouest des Sables d'Olonne sur le rocher de la Grande Barge, feu rouge à 2 éclats toutes les 10 s, portée de 13,5 milles, reste désespérément le même depuis 06H00 du matin. Tant de temps pour parcourir seulement 36 milles sur le fond !
Avec le roulis qui s'accentue nous entendons des cognements paraissant venir de la cale 2.
Au jour le bosco, le « vieux » Cornen, ancien patron de sablier de Lampaul, peut, sans trop de risques, monter sur le pont et aidé d'un matelot, dégager le coin d'un panneau de cale.
Au jour le bosco, le « vieux » Cornen, ancien patron de sablier de Lampaul, peut, sans trop de risques, monter sur le pont et aidé d'un matelot, dégager le coin d'un panneau de cale.
Les bruits proviennent du payol, le plancher du fond de cale flotte et les planches heurtent la coque au roulis. Après avoir rendu compte au « Vieux », et « weather permetting », le bosco repart sonder les ballasts et les cales.
Les sondes sont normales excepté le peak-avant, qui devrait être plein, mais est sondé vide ! Comme tous les ballasts ont été remplis avant l'appareillage, où sont passées ses 57 tonnes si ce n'est dans la cale 2 ! Suite à une mauvaise manipulation des vannes, convient Milo le Chef Mécanicien malgré les dénégations de Marius, son Second. La pompe de cale mise en route: le pompage est impossible. Les crépines doivent être bouchées. Il n'est surtout pas question, dans ce temps de chien, de descendre dans la cale.
Les vents sont passé à l'W, ne pouvant affronter la mer de face, il ne nous reste plus que d'essayer de rejoindre l' Ile d'Yeu et d'y trouver un abri.. Il reste encore 20 milles à parcourir.
Nous trouverons un mouillage précaire vers 21 heures à la Pointe des Corbeaux, la machine toujours prête à manœuvrer avec mises en avant lente dans les grains pour soulager la chaîne.
Le Lundi matin, il paraît une légère accalmie.
Viré l'ancre et appareillé vers 8 heures, route tracée sur Belle-Île. Il reste encore 53 milles à parcourir.
Le Lundi matin, il paraît une légère accalmie.
Viré l'ancre et appareillé vers 8 heures, route tracée sur Belle-Île. Il reste encore 53 milles à parcourir.
Nous avons beaucoup de mal et beaucoup d'inquiétude à doubler la bouée de l'estuaire de la Loire SN 1 et la garder à Tribord mais enfin arrive la délivrance et, vers 15 heures nous pouvons mouiller sous le port du Palais. Nous ne sommes pas les premiers, d'autres gros cargos sont aussi au mouillage.
Marius qui a navigué à bord du temps de l'Algérie, a sorti sur le pont une pompe sur roue qui servait à l'époque. Malheureusement nous n'avons pas d'essence pour la faire marcher. De la passerelle je vois une baleinière sortir du Palais. C'est un canot d'une E.A M me dis-je
Je brasse les bras et la baleinière se range le long du bord. Le canot est une embarcation de l'école de redressement de Belle-Île. Sympathiques, les instructeurs acceptent de prendre à leur bord un matelot et son jerrycan. A 16H30 la motopompe est en marche.
Je brasse les bras et la baleinière se range le long du bord. Le canot est une embarcation de l'école de redressement de Belle-Île. Sympathiques, les instructeurs acceptent de prendre à leur bord un matelot et son jerrycan. A 16H30 la motopompe est en marche.
La météo du soir annonçant une accalmie pour le lendemain matin et un regain de vent dans la soirée, nous appareillons à 06H00 du matin en espérant passer le Raz de Sein le lendemain dans l'après-midi, mais encore faut-il pouvoir doubler la Pointe de Penmarc'h.
A 13H30 Le phare d'Eckmühl est par le travers à 3 milles. Penmarc'h est passé sans trop de difficulté ( ce n'est pas comme le « Formigny » de la Cie Chastelain qui, le Dimanche 12 Mars 1967, sur lest et rejoint par la tempête, ne sera plus maître de sa dérive et sera tout prêt de laisser sa carcasse sur les rochers de la pointe de la Torche).
A 13H30 Le phare d'Eckmühl est par le travers à 3 milles. Penmarc'h est passé sans trop de difficulté ( ce n'est pas comme le « Formigny » de la Cie Chastelain qui, le Dimanche 12 Mars 1967, sur lest et rejoint par la tempête, ne sera plus maître de sa dérive et sera tout prêt de laisser sa carcasse sur les rochers de la pointe de la Torche).
Le courant avec nous , sommes enfin par le travers de la Vieille à 16H00. Il était grand temps !
Deux heures trente plus tard, Le Pilote de Brest nous rentre à quai et le Mercredi matin le Gigéri est prêt à charger, les cales propres, surtout la 2, nette comme un sou blanc !
Je n'ai plus qu'à remercier mes gars et féliciter les dames d'avoir tenu le coup. Elles qui ont dû faire le quart… à la couchette.
Deux heures trente plus tard, Le Pilote de Brest nous rentre à quai et le Mercredi matin le Gigéri est prêt à charger, les cales propres, surtout la 2, nette comme un sou blanc !
Je n'ai plus qu'à remercier mes gars et féliciter les dames d'avoir tenu le coup. Elles qui ont dû faire le quart… à la couchette.
Sourires après l'accostage. Il y aura encore du vent, plus tard et ils feront encore face.
Fait à Le Guilvinec le 27 Décembre 2011 pour valoir ce que de droit.
Sylvestre CHARLOT
Au travers de sa prose et malgré les difficultés qui s'accumulaient on sent une affaire bien en mains, celles d'un homme qui sait ce qu'il dit et qui est obéi malgré sa jeunesse. Les gens ont confiance en lui. C'est un homme, un chef quoi et il l'est encore !
Nouvelle écrite par Robert Larrose le 03 Janvier 2012


Le 9 Novembre, Centenaire de France II plus grand voilier du monde
En 1996 la France maritime et plus particulièrement les Nantais ont fêté comme il se devait le centenaire du Belem, un fier navire, « le plus coq de son temps » écrivait à son sujet le Capitaine Lacroix.
Toujours à flot, construit dans notre cité et très longtemps commandé par le Capitaine Chauvelon un célèbre Nantais, ce vénérable voilier nous rend de temps en temps des visites toujours appréciées par les amateurs de vieille marine et notamment par beaucoup d'enfants.
Puissent-ils acquérir à cette occasion la fibre maritime qui hélas disparaît !
Les Capitaines Lacroix et Chauvelon ont terminé tous deux leur longue carrière maritime dans la compagnie des Capitaines Experts de Nantes. C'était des célébrités et en cherchant dans les abondantes archives du bureau des Experts, j'ai retrouvé quelques traces de leur passage. J'ai aussi bien entendu, trouvé dans les registres toilés noir et en écriture de ronde, trace de tous les navires qui escalaient à Nantes, les noms des Commandants, des Agences et Courtiers, et même le prix des interventions des Capitaines Experts qui à l'époque faisaient fonction de « Capitaines Visiteurs », c'est-à-dire d'Inspecteurs de Navigation avant la création d'un corps d'inspection spécifique.
J'ai ainsi appris que la visite de mise en service du Belem alors commandé par le Capitaine Lemerle et consigné à l'Agence Denis Crouan a eu lieu le 21 Juillet 1896 pour un prix de 39,90 Francs. A l'époque on ne lésinait pas sur les décimales, un sous était un sous ! Le Belem a appareillé de Saint Nazaire pour son premier voyage le 30 Juillet 1896.
Il y a quelques jours j'ai reçu la visite d'un grand ami Nantais, Bernard Cognaud Officier Mécanicien, collègue en 1954/55 de l'Hydro de Nantes et en 1961 d'une navigation autour du monde à bord du Tobago des Chargeurs Réunis, grand plaisancier basé à Piriac sur Mer. Il m'a rappelé le centenaire du lancement du France II, lequel sans lui avait toutes les chances de passer inaperçu.
Ce serait regrettable que même s'il n'a pas été construit à Nantes, le centenaire du plus grand voilier français et mondial de tous les temps passe inaperçu. La vieille marine n'a pas de frontières et même serait-il Anglais, Allemand, Norvégien, Hollandais ou Espagnol nous l'aurions célébré comme nous avons mentionné sur ce site l'histoire extraordinaire et les déboires du Cutty Sark. Pour cela il faut de la mémoire.
Merci Bernard de t'en être souvenu. C'est assez normal pour un descendant d'une famille de plusieurs Cap Horniers et d'un oncle ayant navigué plusieurs années à bord du Martinière qui avant la 2ème guerre transportait les convicts au Bagne de la Guyane. D'ailleurs Bernard, co-auteur à relaté leur histoire et fourni de nombreuses photos inédites dans le très beau livre témoignage « Martinière, le transport des Forçats » (en vente chez Coiffard à Nantes).
Bernard m'a remis le texte suivant que je place in extenso à suivre. C'est l'histoire magnifique et dramatique de France II qui a été et restera pour toujours le « Roi des Mers ».
Qu'on s'en souvienne !
Tableau dû au talent de Mr Pascal Boissonnier montrant France II toutes voiles dehors dans toute sa splendeur.
Il y aura bientôt 100 ans, le 9 Novembre 1911, les Chantiers de la Gironde lançaient pour le compte de l'armateur Prentout, Leblond et Cie, le 5 Mâts barque, France II. Ce navire de charge à voile sera et demeure encore aujourd'hui, le plus grand jamais construit. Comme l'a écrit le Commandant Louis Lacroix, notre gouvernement ignora complètement ce lancement alors qu'en Allemagne c'est le Kaiser lui-même qui, à deux reprises, monta à bord du cinq mâts Preussen.
Réalisé en acier, France II mesurait HT 126 m pour une largeur de 16,90 m et portait en lourd 8.000 t. La pomme de ses mâts se situait à 64 m au dessus de sa ligne de flottaison et ses 32 voiles carrées et latines totalisaient une surface de 6.350 m2. S'il fut le plus grand, il fut aussi le plus moderne avec ses aménagements chauffés à la vapeur et éclairés à l'électricité, son poste de TSF et sa chambre froide
Enfin dernière innovation, France II possédait quelques cabines avec les locaux propres au transport d'une douzaine de passagers, pariant que les longues croisières séduiraient les amateurs de grands espaces et de total dépaysement.
En outre deux moteurs diesel de 900 Cv pouvaient propulser le navire sans voiles, à la vitesse de 10 n, allure classique des vapeurs de cette époque. Cette propulsion mixte fut choisie par l'armateur pour palier à la mauvaise manoeuvrabilité des voiliers dans certaines circonstances (proximité des côtes, chenaux, calmes etc) tout en gardant bien évidemment la préférence marquée pour la marche à la voile toujours imbattable sur les longs parcours.
Barre à trois roues, par gros temps il fallait 6 hommes pour la manoeuvrer
(Col. Part)
(Col. Part)
Entré en service en août 1913, France II s'avéra dès ses essais un navire exceptionnel quant à sa tenue à la mer et à ses remarquables qualités manœuvrières. Son premier voyage le mènera de Glasgow en Nouvelle Calédonie en 92 jours et il sera de retour en Angleterre le 3 Août 1914. La guerre venait d'être déclarée la veille. C'est au cours de ce voyage qu'il eut l'occasion, dans l'Atlantique Sud, de doubler le paquebot allemand de 12.000 tonnes Cap Rocas. La vitesse de France était de 18 n. Fair-play, le Commandant du paquebot salua la performance.
Tableau dû à Mr Pascal Boissonnier, Chevalier de la Légion d'Honneur et grand amoureux et connaisseur de la marine. On ne peut qu'admirer la majesté impressionnante de ce navire toutes voiles dehors.
Au cours de sa trop courte carrière France II fera principalement ses voyages sur la Nouvelle Calédonie transportant à l'aller du charbon anglais et au retour du minerais de nickel chargé à Thio.
La participation des moteurs à la marche du 5 mâts sera bénéfique lui permettant de se tirer de situations scabreuses comme lorsqu'il sema un U-Boat qui l'avait pris en chasse. Cependant les diesels seront source d'ennuis mécaniques et les armateurs envisagèrent de les remplacer. Les délais de fabrication étant incompatibles avec la bonne gestion du navire, il fut curieusement décidé de les déposer et France II devint un voilier pur ce qui aura une conséquence dramatique.
France II chargé à ses marques prêt à appareiller (Photo Doolittle)
En effet ce sera lors de son huitième voyage alors qu'il se trouvait en Nouvelle Calédonie que le cinq mâts pris à la fois dans les calmes et emporté par les courants, incapable de manœuvrer, sera, dans la nuit du 11 au 12 juillet 1922, drossé sur le récif corallien de Coya. Une compagnie australienne envoya un de ses remorqueurs et estima le renflouement possible, mais le prix demandé jugé excessif et la crise économique de l'après guerre faisant baisser le prix des frets, conduisirent les armateurs à abandonner le navire. L'épave, encore visible, qui servit de cible pendant la guerre aux avions de l'US Air Force, achève de disparaître dans les eaux du Pacifique.
L'épave du France II en 1995 (Photo Philippe Shaft)
Telle fut la triste fin de ce splendide navire, orgueil de notre marine de commerce et des marins qui eurent l'honneur de servir à son bord.
Bernard COGNAUD Officier Mécanicien
Cdt Robert LARROSE Capitaine Expert
Cdt Robert LARROSE Capitaine Expert
Sources : Les derniers Cap Horniers français de Louis Lacroix. France II de Roger et Christian Bernadat
Nouvelle écrite par Robert Larrose le 13 Octobre 2011


















